Communauté Tradition Equestre Française

- Association Culture et Traditions Equestres de France -

Diversification sportive et recherche de bien-être et de liberté

Aujourd'hui, penser l'équitation en terme de sport n'est plus suffisant. L'évolution des comportements oriente vers les loisirs sportifs de nouveaux consommateurs dont le souhait est de faire du sport en s'amusant, sans long apprentissage et sans encadrement contraignant. Leurs aspirations ont peu de points communs avec les valeurs traditionnelles du sport liées à la performance, à l'effort et au dépassement de soi, et, dans le cas de l'équitation, dérivées des valeurs de la cavalerie. Jusqu'à l'après-guerre, la représentation olympique équestre était en majorité militaire. Si, avant 1920, le sport est un passe-temps marginal, souvent réservé à un milieu aisé, le sport équestre reste une émanation de la cavalerie. Il sert, non à sélectionner le meilleur cheval et le meilleur officier, mais plutôt à faire en sorte que chevaux et hommes s'entraînent régulièrement et soient prêts à tous moments à assumer les contraintes d'une offensive moderne. L'équitation recouvre alors différentes pratiques qui se retrouvent dans le milieu militaire comme dans les milieux aisés. Il est à noter l'interpénétration de ces deux mondes, les milieux aisés formant en grande majorité l'encadrement de la cavalerie.

Contrairement à d'autres pratiques, l'équitation n'a pas, en tant que sport, à chercher son identité sociale et culturelle. La création du système fédéral et des sociétés hippiques rurales permet de soutenir efficacement l'élevage face à l'abandon du cheval comme instrument de la victoire après la dernière épopée cavalière de la campagne d'Orient en septembre 1918 sous le commandant interallié du général, futur maréchal Franchet d'Espèrey. En 1919, le Cadre noir, chargé depuis 1815 de la formation équestre des cadres militaires à l'École de cavalerie de Saumur, est reconstitué sous les ordres du commandant Wattel. C'est lui qui donne à ce que l'on appelait alors le manège une nouvelle impulsion , moderne et sportive. Placé sous l'autorité de l'écuyer en chef, un centre de préparation aux épreuves internationales est créé en 1922. C'est à cette époque que le colonel Danloux, écuyer en chef de 1929 à 1933, s'inspire de l'équitation naturelle qu'il avait pu observer à Saumur avant la Grande Guerre lors d'une mission italienne, et la transforme en monte « à la Danloux », technique dont le commandant Licart a rendu compte dans ses traités.

Si la mécanisation de l'armée a condamné le cheval, le manque de moyens financiers a contribué à prolonger son utilisation jusqu'au milieu du XXe siècle pour les terrains d'opération inaccessibles aux véhicules motorisés. Bien qu'indispensables, les chevaux ne sont plus le centre de l'Arme. Néanmoins, après la Seconde Guerre mondiale, la compétition équestre reste un moyen de formation du cavalier militaire.
En 1962, le dernier régiment de spahis est dissous, mais c'est seulement en 1972 que le Cadre noir passe sous la tutelle du ministère de la Jeunesse et des Sports. Le fédéralisme équestre s'est donc appuyé sur les références symboliques militaires tout autant que sur celles de l'olympisme pour institutionnaliser ses activités sportives selon des normes et des règlements qui privilégient la compétition. À titre d'exemple, c'est au général Decarpentry que nous sommes redevables du premier règlement des épreuves internationales de dressage en 1929.

L'univers du loisir sportif est aujourd'hui porté par la vague du free et du fun, de la recherche du bien-être et de la convivialité. Le free, c'est la liberté , le hors-piste. Le fun, c'est l'envie d'aller au-delà de ses propres limites, en prenant des risques mesurés dans un site sécurisé. Le wellness, c'est le bien-être, la vitalité douce, le sentiment que « l'on se fait du bien », que l'on agit pour sa forme et sa santé tout en prenant du plaisir et sans souffrir. La convivialité, elle, peut aller jusqu'au phénomène tribal.

Dans ce contexte, et parallèlement, les sports équestres qui se définissaient surtout par les trois disciplines olympiques multiplient les disciplines ou les récupèrent, Doma vaquera, équitation portugaise, voltige en ligne ou voltige en cercle, attelage, horse-ball, raid d'endurance, pony-games, etc.

Équitation fondamentale et authenticité.

Le sport actuel est un phénomène né avec la société industrielle du XIXe siècle. Depuis la dernière guerre, il s'est répandu dans le monde avec une telle fulgurance qu'il a pris de vitesse la démocratie libérale : s'il en est une caisse de résonance et en soutient les valeurs, il n'a pas manqué de servir à la propagande du socialisme totalitaire. Nous ne pourrions qu'applaudir à la mondialisation des pratiques si sa rentabilité à court terme, la victoire, ne portait en germe des ferments de normalisation. Nous voici désormais face à un œcuménisme flou, sensible à l'intérieur de toutes les grandes écoles d'équitation de l'ancienne Europe, comme il l'est dans l'interprétation de la musique classique qui nous donne à entendre partout le même son dans des interprétations moyennes que nous pouvons situer... au milieu de l'Atlantique !

L'esthétique de l'équitation française est-elle à retrouver ? L'expérience en a été tentée et a connu une première réussite avec Baucher , dont la dernière manière marque un retour au classicisme de Versailles, mais aussi un progrès. Elle prouve qu'il est possible d'éviter la pratique d'une équitation de musée, car le dépoussiérage des chefs-d'œuvre du passé n'est qu'un dérisoire substitut à la dynamique créatrice. Aujourd'hui, le choix entre progressisme et tradition est dépassé. Quand nous désespérons du progrès et de la culture, il faut redécouvrir en nous des lois « naturelles », redonner un sens au geste équestre dans la recherche des universaux, de ce que nous pourrions appeler, selon le programme de René Bacharach , « le bien commun des équitations qui veulent le bien-être du cheval ». Guidés par la riche érudition de l'art équestre, nous pouvons espérer accéder à une nouvelle authenticité française.

En ces années charnières du XXIe siècle, deux tendances semblent se manifester : la création d'un immense marché composé de consommateurs au niveau culturel standardisé, permettant entre autres la normalisation des produits, et l'enrichissement intellectuel provoqué par l'instantanéité de la communication et de la navigation culturelle. Un des objectifs de ce travail sera atteint si une prise de conscience pouvait intervenir sur le fait qu'il n'est possible ni de se réfugier dans une prétendue authenticité passée, ni dans une modernité qui s'identifierait aux activités de loisir.

Le projet si séduisant de restaurer une équitation, stupidement qualifiée et pour des raisons mercantiles, de « baroque » dans les bâtiments de la grande écurie à Versailles s'est heurté à ce que l'École de Versailles est plus représentative d'une civilisation que d'une pratique. L'environnement, l'ambiance, la société d'alors ont disparu et avec eux le creuset, on pourrait dire la « niche écologique » d'où elle a émergé. L'histoire, qui est un continuum, ne se rejoue pas, et dans les rétrospectives moins que partout ailleurs. Son abandon au profit d'une entreprise de spectacle est révélateur d'un changement de perspective culturelle.

Manege de Versailles

Vue intérieure du manège de Versailles en 1826, Aubert, Atlas du traité raisonné
d’équitation selon les principes de l’école française,
Paris, Anselin et Gauthier-Laguionie, 1836.

En 1903, dans l'avant-propos de son livre À la française, le général de Lagarenne, qui publie des morceaux choisis de La Guérinière , indique ce qui peut servir de lien entre les anciennes et nouvelles méthodes ou avec nous-mêmes, car s'il y a bien quelque chose à réhabiliter, c'est à l'intérieur de nous qu'il faut aller chercher :

« [...] le cavalier qui s'astreindrait à suivre pas à pas dans le dressage d'un jeune cheval les préceptes de l'École de cavalerie, ne courrait aucun risque de s'égarer et obtiendrait en fi n de compte d'excellents résultats ? Hâtons-nous de dire qu'une telle expérience serait une fantaisie de dilettante, et que, dans la pratique, ce serait une faute que de se priver volontairement du secours précieux des procédés plus savants ou plus perfectionnés que nous offrent les méthodes nouvelles ; mais ces méthodes mêmes, quelles qu'elles soient, seront appliquées avec d'autant plus de discernement, avec d'autant plus de fruit, que l'on possédera mieux la doctrine classique qui leur a servi de base ».

Résumé chronologique en vidéo