Communauté Tradition Equestre Française

- Association Culture et Traditions Equestres de France -

Lorsqu’en 1593, Salomon de La Broue révèle à ses lecteurs les « plus justes proportions de tous les plus beaux airs et manèges1 », il se réfère non à une logique de la mécanique avec l’action musculaire et son rôle équilibrateur, mais à des considérations qui relèvent d’une polémique philosophique autour des proportions, polémique qui vise à déterminer les déplacements du corps et des membres selon des critères pythagoriciens. On retrouve une même démarche dans un traité d’escrime qui clôt le savoir du XVIe siècle sur la question, l’Académie de l’épée, de 1626, dans lequel Girard Thibault d’Anvers « démonstre par reigles mathématiques, sur le fondement d’un cercle mystérieux, la théorie et pratique des vrais et jusqu’à présent inconnus secrets du maniement des armes à pied et à cheval ». Thibault compare les proportions corporelles déterminées par Léonard de Vinci à celles de Dürer. Ces proportions relèvent d’une métaphysique dont le cercle, en tant que reflet du macrocosme, est l’un des fondements. D’essence divine, la circonférence impose à l’escrimeur le tracé d’un arc de cercle à chaque déplacement.

cercle mysterieux

Cercle mystérieux et calcul de la zone de mort.
Girard Thibault d’Anvers, L’Académie de l’épée,
Leyde, Elzeviers, 1628.

escrimeur

Géométrie des déplacements de l’escrimeur. Girard Thibault d’Anvers,
L’Académie de l’épée, Leyde, Elzeviers, 1628.

De même, en introduisant un canon ordinaire dans la bouche du cheval, le cavalier fait plus qu’un acte utilitaire destiné à maîtriser la violence d’un animal et à l’apaiser. Il introduit l’équitation parmi les arts régis par les divines proportions.

Les écuyers de la Renaissance ont publié des traités de mors dont ils recherchaient, au milieu d’un foisonnement de formes, l’adaptation parfaite à l’espace intérieur de chaque bouche. Ils pensaient qu’en modifi ant la forme des mors pour en tirer différents effets mécaniques, il était possible de pallier les défauts morphologiques des chevaux. Ils proposaient des solutions d’ordre mécanique qui complétaient la description des procédés de dressage. Mais dans la seconde moitié du XVIe siècle, Pignatelli découvre que « si les brides avaient par elles-mêmes les propriétés miraculeuses de faire la bouche d’un cheval et de le rendre obéissant, le cavalier et le cheval seraient habiles au sortir de la boutique de l’éperonnier ».

La Broue rapporte qu’il avait souhaité se mettre à l’école de Giambatista Pignatelli parce que, si

«…plusieurs envieux ou peu savants, ont souvent blâmé ce grand et suffi sant personnage le sieur Jean Baptiste Pignatel, de ce qu’il ne s’est pas fort adonné à la diversité des brides et des caveçons, et quasi ont voulu qu’on pensât que les effets lui en étaient inconnus. Et au contraire ce qui m’a fait autrefois admirer son savoir, et qui m’a le plus occasionné de le rechercher et servir, me proposant en moi-même que, puisqu’il rendait les chevaux si obéissants, et maniant si justement et de si beaux airs, qu’on les a vus à son école, sans toutefois se servir communément d’autres mors , que d’un « canon ordinaire » , avec le caveçon commun, ses règles et son expérience devaient avoir beaucoup plus d’effet, que la façon de faire de ceux qui se travaillent tant à l’artifi ce, d’une infi nité de bridez, et de quelques secrets particuliers le plus souvent inutiles, à quoi néanmoins ils ont recours quand les plus beaux et principaux moyens de l’art leur manquent ».

La Broue canon

le canon ordinaire. Salomon de La Broue, Préceptes
du cavalerice françois, livre I, 1612.

56 La Broue bride

Bride avec un canon ordinaire.
Salomon de La Broue, Préceptes du cavalerice
françois, livre I, 1612.

57 Fiaschi Bride

Bride, Cesare Fiaschi , Traicté
de la manière de bien embrider, manier
et ferrer les chevaux, Paris, livre I, 611.

L’emploi du simple canon marque une évolution essentielle des pratiques, et l’équitation française sera profondément marquée par son emploi, qu’il s’agisse de l’équitation ancienne, de celle du colonel d’Auvergne, ou de la nouvelle école de François Baucher en particulier dans la deuxième manière. Si les dernières paroles de Baucher rapportées par le général L’Hotte prennent une profondeur qui incite au recueillement : « Le bridon ! C’est si beau ! », seule la mythologie tente de rendre compte de ce canon. La légende veut en effet qu’Athéna ait offert à Bellérophon, sinon le cheval tout bridé, du moins le mors, méritant ainsi d’être fêtée à Corinthe comme « Athéna au mors » – Athena Chalinitis. Luc de Goustine ajoute :

« Ce mors avait un “canon” en or, ce qui serait en soi tout un discours pour ceux qui, comme Pégase, s’abreuvent aux sources du langage. Le mot “canon”, issu du kanon grec, la tige du roseau, eut un double destin : tandis que son creux engendrait le chenal ou canal qui fi nit en bouche à feu guerrière, sa rectitude servit de règle et nous donna ainsi l’admirable notion de canon juridique, théologique, esthétique, voire mystique comme le proclame l’expression ecclésiale canoniser. Il s’agit de la “loi de sainteté ou de justice” sans laquelle toute beauté et bonté reste vaine. C’est au canon de l’oeuvre achevée que trinquent les compagnons. Voilà quel “canon d’or”, “règle d’or” fondée sur le “nombre” du même métal royal, est placé par Pallas dans la bouche du cheval ! »

Avec le simple canon, l’équitation intègre le nombre et la mesure dans les pratiques. À la géométrie des figures du combat singulier et du manège s’ajoute la notion de rythme et de cadence des allures, ainsi que le concept dit de « restructuration posturale du cheval ».

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