Communauté Tradition Equestre Française

- Association Culture et Traditions Equestres de France -

Deux grands écuyers, élèves de Pignatelli, vont marquer les débuts de l'équitation française : Salomon de La Broue et Antoine de Pluvinel. Ils prolongent les recherches italiennes dans l'art de libérer les mouvements du cheval de l'emprise des aides.

La difficile facilité

Premier écuyer français à publier un traité d'équitation, Salomon de La Broue apparaît comme un véritable chef d'école.

Appliqué autant au dressage des chevaux qu'à la formation de bons écuyers, il possède un jugement d'une extrême finesse sur le cœur humain et expose une équitation qui prolonge, développe et dépasse le modèle italien presque exclusivement destiné au dressage du cheval de guerre. La Broue introduit le terme italien de cavalerice pour désigner l'homme de l'art et le différencier de l'écuyer , homme de guerre. Il inaugure en France l'équitation académique, en appelle à la difficile facilité et au rejet de la contrainte et de la force :

« Une chose doit être estimée, qu'autant qu'elle est faite avec facilité. [...] Ce qu'on enseigne au cheval outre le manège de guerre n'est que pour une délectation particulière. Le fait de faire faire à un cheval ce qui n'est pas de sa nature est le fait de cavalerices qui ont besoin de se faire une réputation. Les autres peuvent paroistre autant sur un cheval facile »

Pour lui, le cavalier doit user d'une grande douceur et patience « afin de conserver, tant qu'il sera possible, le courage naturel et l'allégresse du jeune cheval , qui est l'une des notables considérations de cest art ».
Dans les Préceptes du Cavalerice françois (1593), La Broue définit les buts du dressage sur un mode que l'on peut comparer au « calme – en avant – droit » édicté par le général L'Hotte dans ses Questions équestres (1906) :

« La principale curiosité que doit avoir le cavalerice désireux de réduire par son art et sa diligence, le cheval en la perfection de ses plus beaux exercices, est de le rendre premièrement paisible et bon à la main : car de là faut que naisse la franchise et facilité de tous les beaux airs et manèges. » Ce que l'on peut traduire par « calme à la main – franc – léger ».

Chez lui, le concept de « légèreté » est associé à celui de « fixité ».

Faire aimer au cheval l'obéissance

Lorsque paraît le traité de La Broue , Antoine de Pluvinel fonde une académie à Paris, à l'emplacement de l'actuelle place des Pyramides. Elle est destinée à la jeune noblesse française afin de lui épargner le voyage d'Italie où elle laissait parfois la vie et souvent la fortune et la santé. Outre l'équitation, la danse et les armes, on enseignait aussi les mathématiques, la littérature, la poésie, la peinture et la musique.

Né à Crest en 1555, Pluvinel est envoyé tout enfant s'instruire en Italie sous la direction de Pignatelli. Ramené en France en 1572 par Sourdis, premier écuyer de Charles IX, il est nommé premier écuyer du duc d'Anjou, futur Henri III, qui devait le combler d'honneurs, de même que Henri IV, qui le maintient dans ses charges et bénéfi ces. À Louis XIII adolescent, il inculque les meilleurs préceptes pour réduire les chevaux en peu de temps à l'obéissance. Il meurt en 1620 sans avoir édité son œuvre. Une première édition incomplète, Le Maneige royal (1623), est suivie d'une deuxième édition augmentée, due à son ami et disciple Menou de Charnizay, sous le titre d'Instruction du Roy en l'Exercice de Monter à Cheval (1625), rédigée sous forme d'entretiens. Menou ose cette formule : « Obliger le cheval à prendre plaisir à tout ce qu'il fait jusqu'à ce qu'il y aille librement. »

On attribue généralement à Pluvinel l'invention du « pilier unique » et du « double pilier ».

Travail au pilier unique L INSTRUCTION DV ROY 1625

Courbette dans les piliers L INSTRUCTION DV ROY 1625

( Employé pour le débourrage, le pilier unique auquel on enroule la longe remplace l'homme à pied). Ce pilier sert ensuite à l'apprentissage des voltes rondes sur lesquelles le cheval peut chasser les hanches, puis à l'étude des sauts d'école. Les successeurs de Pluvinel reconnaissent rapidement les limites du travail au pilier unique. Ainsi, en 1682, Imbotti de Beaumont écrit dans son Ecuyer françois :

« On s'étonnera que je ne me sers point de la longe ou de la longue corde au tour d'un pilier, car je l'ai tout à fait bannie de mon Manège, par la raison que mon but est de rendre un cheval sujet à la main & aux talons. Par exemple, quand on croit qu'un cheval accoutumé avec la longe autour d'un pilier, aille terre à terre sans longe & sans chambrière, on se trompe, puisque le cheval n'est point dans la main et les talons, mais dans la corde & la chambrière où il va par routine. »


Cependant, au siècle suivant, La Guérinière envisage de faire acquérir au cheval par le travail à la longe, non seulement la première souplesse à l'allure du trot mais encore la première éducation à la main et aux jambes. Il termine cet apprentissage par un exercice qui prépare l'animal à la fameuse épaule en dedans ; d'un côté, la longe attire la tête du cheval en dedans et de l'autre, la chambrière repousse les hanches à l'extérieur. Et La Guérinière conclut sa progression par la recommandation de laisser toute liberté au cheval dès le début de son éducation afin qu'il n'entre que peu à peu dans la main : « Les premières leçons ne doivent avoir pour but, ni de faire la bouche, ni d'assurer la tête du cheval... »

Au-delà de l'enseignement de La Guérinière au manège des Tuileries, ce sont les écuyers de l'école de Versailles qui vont donner tout son développement au travail à la longe, tant pour la mise en selle du cavalier que pour l'instruction du cheval. Le double pilier, quant à lui, restera en usage à l'École de Versailles jusqu'à sa fermeture définitive en 1830 puis à l'École de cavalerie de Saumur de 1815 à 1972. Il est encore utilisé de nos jours à l'École nationale d'équitation.

L'École de Versailles et le manège des Tuileries

Sous l'influence du goût sévère qui domine le Grand Siècle, l'équitation française s'épure et participe du décor du règne. Lorsqu'en 1682, Louis XIV installe définitivement la Grande et la Petite Écurie à Versailles en face du château, trois écuyers dominent leur époque : du Vernet du Plessis, du Vernet de La Vallée et Antoine de Vendeuil . C'est par eux que commence à se fonder la célébrité du manège de Versailles.

Plan des écuries de Versailles

Plans de la grande et la petite écurie, 1679, par Jules Hardouin-Mansart.
Paris, Archives nationales.

Dans son Art de la cavalerie, Gaspard de Saunier décrit en ces termes la personnalité de du Plessis :

« Je me souviens qu'un des premiers seigneurs de France, conduisant son fi ls chez M. Duplessis , qui était alors à la tête de tous les célèbres écuyers que j'ai nommés, je me souviens, dis-je, que ce seigneur lui dit en l'abordant : "Je ne vous amène pas mon fils pour en faire un écuyer, mais je vous prie seulement de vouloir bien lui enseigner à bien accorder ses jambes et ses mains avec la pensée de ce qu'il voudra faire faire à son cheval." M. Duplessis lui répondit, devant moi qui avais l'honneur d'être alors un de ses disciples : "Monseigneur, il y a environ soixante ans que je travaille pour apprendre ce que vous me faites l'honneur de me dire ; et vous me demandez là précisément tout ce que j'ambitionne de savoir ." »

Louis XIV avait reconnu la valeur de du Plessis en lui confiant l'instruction équestre du dauphin.

La Gueriniere pastelFrançois de La Guérinière , tout en faisant l'éloge de Vendeuil, « son illustre maître », en appelle à la grâce et à la justesse de du Plessis et à la brillante exécution de La Vallée, frère du précédent. Il faut mentionner La Guérinière en raison de sa célébrité . En 1730, le prince Charles de Lorraine, Grand écuyer, lui donne la direction de l'ancien manège royal des Tuileries, abandonné depuis le transfert à Versailles des écuries du roi. Cette académie eut un grand renom.

Publiée en 1733, l'École de cavalerie marque une époque dans l'histoire de l'équitation. Tout semble viser à la grâce, et même y être sacrifié, tout dénote une équitation de présentation, une équitation de cour :

« La grâce est un si grand ornement pour un Cavalier et en même tems un si grand acheminement à la science, que tous ceux qui veulent devenir Hommes de cheval, doivent avant toutes choses, employer le tems nécessaire pour acquérir cette qualité. J'entends par grâce, un air d'aisance et de liberté , qu'il faut conserver dans une posture droite et libre, soit pour se tenir et s'affermir à Cheval, quand il le faut ; soit pour se relâcher à propos, en gardant autant qu'on le peut, dans tous les mouvemens que fait un Cheval, ce juste équilibre qui dépend du contre-poids du corps bien observé ; et que les mouvements du Cavalier soient si subtils, qu'ils servent plus à embellir son assiette, qu'à paroître aider son Cheval. »

Les planches ornant le livre présentent des cavaliers qui, sans être placés sur l'enfourchure, conservent le rein cambré et une position dans l'ensemble apprêtée et maniérée. C'est aux écuyers militaires qui viennent après et à d'Auvergne, le premier de tous, qu'il sera réservé de donner au cavalier une position complètement en rapport avec les lois naturelles.
Le procédé dont La Guérinière s'attribue la paternité est l'« épaule en dedans » : le cheval ayant été arrondi sur un cercle quitte ce cercle par une tangente et se déplace ensuite parallèlement à lui-même, tout en conservant l'inflexion latérale acquise sur le cercle .
La Guérinière accorde à cette leçon trois avantages : assouplir les épaules, préparer le cheval à se mettre sur les hanches et de le disposer à fuir les talons. Il indique qu'elle est inséparable de la « croupe au mur » qui en complète les effets. L'épaule en dedans ploie beaucoup dans le faux-ploiement, tandis que la croupe au mur ploie peu mais dans le juste pli.

deplacement epaule en dedans

Schéma de l’épaule en dedans. Général Decarpentry, Équitation académique,
Paris, éditions Henri Neveu, 1949.

la gueriniere ecole de cavalerie 1733 0136

L’épaule en dedans, par Charles
Parrocel. François de Robichon de la Guérinière,
École de cavalerie, Jacques Collombat, 1733.

Le deuxième procédé décrit par La Guérinière est la « descente de main ». Couronnement de l'emploi des aides à la française, elle apporte la preuve que le cheval peut se passer de leur secours, que sa posture et l'équilibre qui en découle sont stabilisés.
Le dressage du cheval repose ici sur l'inflexion latérale obtenue sur le cercle, perfectionnée dans l'épaule en dedans, et sur son application jusque dans les airs d'école issus du rassembler : le piaffer et le passage.
Cette inflexion contribue à donner au cheval une belle attitude, et le fait paraître plus assis sur les hanches parce que plus « étrécis » du derrière.

La recherche de la rectitude

Après La Guérinière , les écuyers de Versailles vont orienter leur travail sur l'obtention du cheval droit , du cheval dont les hanches se maintiennent d'elles-mêmes alignées sur les épaules. Montfaucon de Rogles écrit ainsi dans son Traité d'équitation (1778) qu'on ne peut asseoir un cheval avant de l'avoir mis droit au préalable. Une fois énoncé, ce principe allait devenir un des fondements, non seulement de l'équitation militaire de D'Auvergne , mais aussi de la nouvelle méthode de Baucher.

Résumé chronologique en vidéo